samedi 17 septembre 2011

L’école peut-elle encore éduquer ?


La conférence de François DUBET, mardi dernier à l’athénée municipal, fut un bon moment de réflexion et d’ouverture. Le constat fait froid au dos. Personne n’est coupable mais tous sont responsables. Les gens de ma génération ont, dans leur souvenir la nostalgie du tableau noir, de l’odeur de la craie. Vieilles images défraichies d’un temps révolu où la morale chrétienne et la morale laïque conjuguaient leurs efforts pour faire des catholiques et des républicains efficaces et respectueux de leur hiérarchie et des lois de la république.
Le nombre d’enfants et de jeunes à scolariser fait exploser les murs et les dépenses. Au fil des générations se forme la conviction que le destin d’un jeune se joue presque uniquement dans sa réussite scolaire. « Passe ton bac après on verra ! » Le choix de l’établissement est calculé aussi bien dans le public que dans le privé par rapport à son taux de réussite au bac. Tous sont en concurrence pour gagner les meilleurs élèves. Le but de l’école c’est la réussite aux examens les plus prestigieux ; c’est donc cette finalité qui va construire tout le système dès la maternelle. En cette rentrée, dans les plus petites classes, un système d’évaluation de chaque élève est mis en place ; le dossier scolaire prend la forme d’un casier judiciaire qui va vous suivre toute votre existence. Pour devenir efficace, compétitif le système français d’éducation a perdu sa vocation éducative et les inégalités se creusent. Les conséquences sont sous nos yeux : crise de la motivation chez les élèves comme chez les enseignants, absentéisme, dégradations sauvages. L’univers scolaire finalisé par la rentabilité économique devient une machine infernale qui dit « qui est bon » et « qui n’est pas bon » pour nourrir le système.
Les défis sont nombreux. A quelles conditions l’école peut-elle devenir un lieu majeur d’éducation comprise non comme un apprentissage de purs savoirs mais une dynamique où chacun trouve les moyens de se développer et de choisir sa vie ? « Elever un enfant, c'est d'abord l'élever à ses propres yeux» disait la philosophe Simone Weil. L’école peut être un des lieux majeurs de l’apprentissage de l’estime de soi si nécessaire à la vie des hommes. Plusieurs pistes sont évoquées pour mettre l’école en chantier : la création d’établissements où le travail en commun est de règle pour créer une véritable communauté éducative, une présence des professeurs beaucoup plus effective sur l’ensemble d’une journée, une formation des maîtres qui donne de vraies compétences professionnelles surtout pour les classes élémentaires. Mais la question essentielle reste celle-ci : à quel type de société, à quel type de morale collective, à quel sens commun voulons-nous éduquer pour demain ? Voilà de bonnes pistes pour les débats à venir.
Jean ROUET

samedi 11 juin 2011

« Joie et espérance


Homélie pour le dixième anniversaire du décès du cardinal Pierre Eyt

« Joie et espérance », « Gaudium et Spes » ce sont les deux mots que le cardinal Pierre Eyt avait choisi pour indiquer la direction qu’il souhaitait donner à son épiscopat au milieu de nous.
Faire mémoire de lui en ce jour du 10° anniversaire de son décès c’est faire confiance à la miséricorde de Notre Dieu mais c’est aussi recueillir les fruits de son ministère et de sa vie.
Il me faut faire un choix parmi les multiples aspects de sa personnalité et de ses œuvres.

Sa première grande décision fut de proposer la route synodale à notre Eglise diocésaine, un vrai chemin qui dura 7 ans. Nos communautés furent convoquées à la conversion pour vivre les temps nouveaux. L’horizon était l’annonce à tous les girondins de la Bonne Nouvelle concernant le Christ. Au moment où Mgr Ricard nous met dans cette perspective avec le projet missionnaire, nous pouvons entendre avec profit ces lignes écrites en mars 1993 : « La vérité de l’Eglise, son but, sa raison d’être ne sont pas dans l’Eglise, mais dans le Christ. L’Eglise y compris la nôtre, ne doit jamais se prendre pour le Christ… Le synode vaudra par la place qu’il donnera au Christ dans nos vies, dans nos familles, dans nos regroupements, dans nos communautés, dans nos services. Si le synode tend, au sens originel de ce terme, à la « réforme de l’Eglise », à sa « réformation », entendons par là l’emprise toujours plus pénétrante de la vie du Christ dans nos vies et dans la vie de l’Eglise. « Tendre vers la forme vraie de l’Eglise » qui est son obéissance parfaite à Jésus-Christ : tel est le but du synode. Ce pour quoi il est vital que nous prenions « la route ensemble ».

Le second trait que j’aime souligner c’est son goût de la liberté : liberté de parole, liberté de ton, liberté de penser, liberté à l’égard des convenances avec son béret devant saint Louis des français le jour de son cardinalat. Ses écrits sur la formation de la conscience, sur l’exigence de vérité et le recours à l’intégrisme, ses notes sur l’ouvrage de Luc Ferry ou sur la série télévisée Corpus Christi, sa réaction à propos de l’instruction sur la collaboration des laïcs au ministère des prêtres sans oublier « le faxeur fou » écrit pour les séminaristes de Poitiers en témoignent. J’aime relire la fameuse controverse qu’il mena fraternellement avec le cardinal Ratzinger dans les colonnes de la Croix en 1999 et qui illustre si bien la proximité et la différence d’accent mais aussi la beauté de l’intelligence de ces deux hommes.
Il faut parler aussi de son amour des terroirs. Plus d’un se souviennent : lors d’un diner avec des personnalités du monde du vin, où les invités étaient conviés à faire des commentaires sur les vins qu’ils dégustaient, le cardinal Eyt entrepris d’instruire l’assistance de la composition des terrains sur lesquels ces vignes avaient poussés. Il refusa de supprimer les paroisses historiques pour créer de nouvelles paroisses car il ne voyait pas comment supprimer saint Emilion, saint Julien Beychevelle, Pauillac, Pessac-Léognan et tant d’autres titres glorieux. Il est retourné, pour sa dernière demeure, (non sans susciter quelques regrets chez nous) dans sa vallée de Laruns où il aimait retrouver ses racines familiales.
Mais l’épreuve est toujours au cœur de la suite du Christ et elle ne l’a pas épargné. Je revois encore son courage lors d’une réunion de parents éprouvés dans le respect de leur enfant. Le P. Grenié, que j’évoque avec amitié, a été le témoin des secousses diverses qu’il a vécues à cause des difficultés inhérentes à l’animation d’un diocèse. Mais je pense tout particulièrement à deux moments.
D’abord, à cause de ses prises de paroles, il fut suspecté un temps de faire un jeu anti romain. Comme si ce serviteur de l’Eglise se retournait contre elle ! Voici ce qu’il disait lors de sa prise de possession de son titre cardinalise à la Trinité des Monts le 26 février 1995 : « Quel doit être le rôle des évêques et des théologiens catholiques ? N’est-il pas de redire que la parole de Jésus à Pierre : « Tu es Pierre » appartient à la substance même de l’Évangile ? Sans cette parole, y a–t-il d’ailleurs un Evangile ? Sans cette parole l’Evangile aurait-il grandi, porté du fruit, serait-il parvenu jusqu’à nous ? Qu’est que l’Evangile sans l’Eglise qui le porte, sans le ministère de Pierre qui, dès l’origine, l’authentifie ? »

Puis ce fut les deux dernières années où il dut faire face à la maladie avec courage. Le vendredi avant sa mort il recevait encore dans sa chambre le conseil épiscopal et je l’entends me dire lors de ma dernière visite : « Jean, j’aurais encore tant de chose à vous dire mais je n’ai plus la force. »
Tous nous avons pu admirer cette force lors du chemin de croix au jardin public. Sa prière alors se faisait confidence et il se comptait parmi tous les souffrants : « Seigneur, toi qui connais ces moments tragiques où le malheur et le danger s’accumulent, donne-nous le courage d’affronter ces lourdes heures : dans la maladie, dans les crises familiales, dans les épreuves professionnelles, dans les détresses publiques. Apprends-nous à aider nos frères à vivre ces moments avec le réconfort de nous savoir de leur côté. »

Qu’est-ce que je garde de cet évêque courageux, de cet esprit brillant, de cet homme attachant par ses foucades et ses colères ? Le ton avec lequel il prononcé dans ses prises de paroles le nom de Jésus ; il ne livrait guère ses sentiments mais on entendait là le cœur de sa foi et de sa vie.

Puissions-nous aimer le Seigneur aussi humainement !


Jean ROUET

mercredi 25 mai 2011

Justice et politique


Les grands de ce monde ne sont pas à la fête en ce moment ! On va même finir par parler des véritables victimes : les femmes violées, les enfants abusés, les peuples opprimés, les innocents massacrés. On va peut-être se pencher aussi sur le sort des victimes, leur condition de vie, le traumatisme qu’elles ont subi, leur avenir à tout jamais handicapé. On va peut-être même faire quelque chose pour elles au lieu de prévoir des prisons de luxe.
C’est vrai qu’il ne faut pas trop les traumatiser tous ces chefs d’états corrompus, ces hauts dignitaires habitués à des salaires scandaleux, ces footballeurs internationaux aux émoluments mensuels représentant je ne sais combien de dizaine d’années de SMIC.
Cette semaine, même le pape s’y met ; rappelant la destination universelle des biens promut par Jean XXIII, il disait le 12 mai dernier sa préoccupation face aux disparités qui caractérisent notre époque, au détriment des plus pauvres: « Les phénomènes liés à une finance qui, après la phase la plus aiguë de la crise, a recommencé à pratiquer avec frénésie des contrats de crédits qui souvent permettent une spéculation sans limites ». Benoît XVI insiste sur le fait que la question sociale est aujourd'hui « mondiale » et que ce qui est en jeu c'est la « distribution équitable des ressources matérielles et immatérielles, de mondialisation de la démocratie substantielle, sociale et participative».
Une telle justice n'est cependant pas possible, fait observer Benoît XVI, si l'on s'appuie sur le « simple consensus social », car pour qu'il soit « durable » il faut aussi qu'il soit « enraciné dans le bien humain universel ».
Le pape montre le lien entre justice et politique : pour réaliser la justice sociale dans la société civile, dans l'économie de marché (cf. Caritas in veritate, n. 35), il faut en outre « une autorité politique honnête et transparente » et proportionnée, y compris « au niveau mondial » (ibid. n. 67).

Que Dieu et les hommes l’entendent !
Jean ROUET

dimanche 1 mai 2011

Bienheureux Jean Paul II priez pour nous !


2° dimanche de Pâques 2011
Béatification de Jean Paul II

Le texte de St Jean insiste à deux reprises pour nous signaler que les portes du lieu où se tenaient les disciples étaient verrouillées. Ces portes fermées représentent bien la situation des disciples, situation aux antipodes du Christ. Il est sorti vivant du tombeau, la pierre a été roulée, il n'est plus enfermé par la mort, ce sont les disciples qui se retrouvent enfermés dans la peur. Ils sont encore sous le coup de l'échec apparent de la croix, leur peur est un tombeau qui les emmure en eux mêmes. C'est là que le Christ vient les ressaisir. Il n'enlève pas seulement la pierre de son tombeau, Il veut rejoindre chacun d'entre nous pour enlever, rouler la pierre qui ferme notre coeur. On retrouve cette peur souvent mentionnée dans les récits après la résurrection. Nos coeurs peuvent être ainsi habités par de multiples craintes, crainte des autres, crainte de ne pas y arriver, crainte de ne pas être aimé, crainte de l'échec, crainte de se perdre, crainte finalement de la mort. Le Christ veut visiter notre coeur fermé pour que sa paix remplace la peur et les disciples sont invités à ouvrir les portes et à sortir à se risquer : "La paix soit avec vous !". La paix est le don le plus précieux du Christ, elle est la caractéristique de sa présence en nous.

Que nous apporteront les années qui s'ouvrent à nous? Quel sera l'avenir de l'homme sur la terre? Nous ne pouvons pas le savoir. Mais la lumière de la miséricorde divine illuminera le chemin des hommes du troisième millénaire.
Comme les Apôtres autrefois, il est toutefois nécessaire que l'humanité d'aujourd'hui accueille elle aussi dans le cénacle de l'histoire le Christ ressuscité, qui montre les blessures de sa crucifixion et répète: Paix à vous! Il faut que l'humanité se laisse atteindre et imprégner par l'Esprit que le Christ ressuscité lui donne. C'est l'Esprit qui guérit les blessures du cœur, abat les barrières qui nous éloignent de Dieu et qui nous divisent entre nous, restitue la joie de l'amour du Père et celle de l'unité fraternelle. Paroles de Jean Paul II le 30 avril 2000

Jésus ressuscité n'est pas un passe muraille. Par sa résurrection d'entre les morts il est totalement en Dieu et donc présent à tout être, remplissant l'univers ! Il est partout de "l'Orient à l'Occident". Il rend un instant sa présence perceptible aux disciples pour qu'ils comprennent. Et cette présence va se manifester désormais par la présence de ces disciples qui vont remplir l'univers : "Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie." Le Christ dans la lumière de sa résurrection nous constitue comme témoin de sa présence à tous les temps et à tous les hommes. Nous sommes chargés par lui de manifester sa présence et l'efficacité de sa miséricorde à travers la libération qu'il met en nos coeurs. En accueillant le Christ, il nous fait passer de la peur, de la crainte à la foi, de la nuit du tombeau à la clarté du jour, de l'enfermement au risque pour les autres. Et, si nous nous ouvrons à cette présence libératrice, nous devenons témoins par notre propre vie de sa Vie donnée.

Dans les diverses lectures, la liturgie semble désigner le chemin de la miséricorde qui, tandis qu'elle reconstruit le rapport de chacun avec Dieu, suscite également parmi les hommes de nouveaux rapports de solidarité fraternelle. Le Christ nous a enseigné que "l'homme non seulement reçoit et expérimente la miséricorde de Dieu, mais aussi qu'il est appelé à "faire miséricorde" aux autres: "Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde" (Mt 5, 7)". Il nous a ensuite indiqué les multiples voies de la miséricorde, qui ne pardonne pas seulement les péchés, mais répond également à toutes les nécessités de l'homme. Jésus s'incline sur toute forme de pauvreté humaine, matérielle et spirituelle.

Thomas est là pour nous mettre en garde contre l'obstacle principal à cette vitalité du Christ ressuscité dans nos vies. Thomas veut voir pour croire, il exige des signes. Il recopie ainsi le péché de toujours qui est de se méfier de Dieu. Il ne le croit pas sur parole. Seule la foi en la Parole de Dieu qui nous crée est le terrain sur lequel peut s'enraciner l'amour et l’amour de miséricorde. C'est parce qu'on n'a pas cru à sa parole qu'on a crucifié Jésus et Thomas prend sa part à la crucifixion du Christ. Et c'est bien le crucifié qui se présente à lui, lui montrant ses plaies, lui faisant toucher du doigt ce que l’incrédulité, le manque de confiance a provoqué. Mais le crucifié est vivant et il vient au secours du manque de foi de Thomas. Nous sommes si souvent dans le doute et l'incrédulité devant la Parole de Dieu, la parole du frère. Cette incrédulité est une véritable mise à mort de l'autre. L'amour ne peut naître que de la confiance donnée. L’amour ne peut jaillir que dans l'accueil de la Parole. C'est tellement vrai dans le mariage qui est ainsi sacrement de l'amour de Dieu et de sa miséricorde. Nous sommes nous aussi rejoints par le Christ ressuscité que nous avons crucifié, Jésus vient au secours de notre foi défaillante. A la suite de Thomas fléchissons les genoux et adorons : "Mon Seigneur et mon Dieu."